Une nuit pour oublier

Illustration de couverture : John Grümph


Le Danse Macabre”, c’est ce que dit l’enseigne en néon mauve au-dessus d’une épaisse porte de bois. Une porte étrange, qui serait mieux à sa place dans le cloitre d’une abbaye en ruine plutôt qu’ici au fond d’une rue anonyme.

Mais, c’est quelle rue déjà ? C’est quelle ville ? Լ⑇⑈⑉ détourne les yeux de la porte, en quête de réponses. Tout est flou aux alentours. Dans la nuit incertaine un fin grésil nimbe les lampadaires d’un halo pâle.

Il suffirait que Լ⑇⑈⑉ s’éloigne de quelques pas et les souvenirs reviendraient, c’est certain. Le nom de la rue, le nom de la ville et le nom de cette sensation effroyable qui lui broie le cœur.

Malaise. Hésitation. Un grincement lugubre.

La porte s’ouvre en libérant une bouffée d’air à l’odeur douce-amère. La curiosité l’emporte sur l’inquiétude. Լ⑇⑈⑉ s’avance alors qu’un homme de petite taille apparaît sur le seuil. Il porte une redingote grise raffinée par-dessus un t-shirt noir élimé, décoré d’un motif labyrinthique rouge.

« Bienvenue au Danse Macabre, je suis Monsieur Sati, le maître de cérémonie. » dit-t-il en s’inclinant profondément. Ce geste fait sortir son visage de l’ombre. Dans la lueur mauve du néon Լ⑇⑈⑉ découvre un visage livide, aux lèvres parcheminées. Ses yeux ne sont que deux puits noirs sans vie.

Լ⑇⑈⑉ pousse un hurlement et se détourne de la porte en trébuchant. Tout cela ne sera bientôt plus que l’écho d’un rêve éveillé, rapidement oublié.

Avec un soupir attristé, Monsieur Sati recule dans l’entrée et commence à rabattre la porte.

« Non, ne fermez pas. »

Լ⑇⑈⑉ est à nouveau là, une main posée sur le chambranle, la respiration convulsive, le regard aussi hagard que celui d’un noyé tout juste sauvé des eaux.

Monsieur Sati s’écarte. Il laisse Լ⑇⑈⑉ entrer dans le couloir au-delà de la porte avant de demander : « Vraiment, est-ce une certitude ? »

Լ⑇⑈⑉ regarde Monsieur Sati. Comment un cadavre animé peut-il être moins terrifiant que l’effroyable sensation qui l’attend de l’autre côté de la porte ? Serait-ce cette minuscule lueur bienveillante qui danse au fin-fond de ses orbites vides ? Լ⑇⑈⑉ frissonne.

« Oui. Tout cela n’a aucun sens, mais je veux comprendre. Qu’est-ce qui m’arrive ? Quel est cet endroit ? »

Monsieur Sati lui fait signe de le suivre dans le couloir. Les murs sont décorés de photos de groupes de rock psychédélique, de jazz, de cold et bien d’autres.

« Le Danse Macabre est un nightclub, tout simplement.

— Tout simplement ? » s’étrangle Լ⑇⑈⑉ en désignant son interlocuteur d’une main tremblante. Monsieur Sati sourit.

« Pas vraiment, je vous l’accorde. Seuls ceux dont la vie est marquée d’une extrême tragédie en trouvent la porte. Le temps d’une soirée ils oublient leur triste sort, se détendent en notre compagnie puis retournent affronter leur vie, le cœur plus léger. Et oui, les membres du personnel sont des gens… comme moi. »

Le couloir se termine par une tenture devant laquelle Monsieur Sati s’arrête. Il adresse à Լ⑇⑈⑉ un improbable clin d’œil, étrangement rassurant.

« Mais, comment ? » demande Լ⑇⑈⑉ avant d’ajouter « Ça n’a aucune importance, n’est-ce pas ?

— En effet. Une dernière chose. Si d’une manière ou d’une autre la soirée devenait insupportable pour vous, prononcez votre prénom à voix haute. Vous reviendrez dans la rue en un battement de cœur et tout sera oublié. »

Devant le regard soudain méfiant de Լ⑇⑈⑉, Monsieur Sati s’empresse d’ajouter.

« Pour le moment vous avez oublié votre prénom, mais il est juste là, dans votre gorge. Vous pouvez le prononcer si vous le souhaitez, même en l’absence de son souvenir. Je vous le jure. »

Լ⑇⑈⑉ hésite un instant à le prendre au mot et mettre fin à cette situation invraisemblable. Mais l’ombre de ce qui l’attend dehors suffit à retenir son geste. De surcroît, Monsieur Sati paraît tellement sincère. Լ⑇⑈⑉ sent un élan de sympathie pour ce mystérieux personnage lui traverser le cœur.

« Allons-y. Mais pour calmer mes craintes vous me payez le premier verre. »

Monsieur Sati rit en écartant la tenture d’un geste théâtral.

« Vous n’avez rien à débourser ici. La présence des vivants en notre compagnie est un paiement suffisant, et cela sera un plaisir de trinquer avec vous. »

Des accords de rock gothique accueillent Լ⑇⑈⑉ sur le seuil du nightclub, lui arrachant un sourire appréciateur. « Cocteau Twins ? Ça commence très bien. »

Et Լ⑇⑈⑉ entre dans une grande salle souterraine semblable à une nef d’église. Des spots bleus, pourpres et dorés illuminent les murs de pierre sculptée. Un DJ tout droit sorti des cauchemars de Victor Frankenstein officie depuis une massive chaire gothique encadrée d’enceintes. Sa musique aux rythmes lancinants et pesants enveloppe la foule en contrebas.

De chaque côté de la piste des tables confortables accueillent les clients préférant boire et discuter, mais Լ⑇⑈⑉ n’y prête pas attention. La piste de danse est bien trop fascinante. Monsieur Sati lui glisse à l’oreille.

« Prenez le temps d’aller voir, puis rejoignez-moi à ma table. Je commande les boissons.

— Un gin-tonic, s’il-vous-plait » réponds distraitement Լ⑇⑈⑉ en s’éloignant.

Un fois au bord la piste de danse, Լ⑇⑈⑉ peut enfin distinguer les individus dans ce qui n’était avant qu’une masse floue animée de lentes reptations. La diversité d’aspect, de genre, d’ethnicité, d’origine sociale est époustouflante. Chacun semble absorbé dans sa propre danse mais il émane de la piste une sensation de communion, comme si la souffrance de chacun était portée par tous.

Des projecteurs balaient lentement la piste. Quand la lumière de l’un d’eux passe sur son centre, Լ⑇⑈⑉ découvre un podium bas sur lequel un groupe de zombies à demi-nu·e·s dansent en s’effeuillant. Cette vision lui coupe le souffle. Malaise et émerveillement se bousculent dans son esprit. Comment des cadavres peuvent-ils être aussi beaux, aussi désirables ?

Pendant quelques minutes, Լ⑇⑈⑉ se débat avec ces sensations contradictoires, sans quitter le podium des yeux. Quelque chose lui échappe, comme un puzzle aux pièces retorses. Ce strip-tease d’outre-tombe lui fait monter le rouge aux joues, son cœur s’emballe et, soudain, la réponse est là.

C’est évident. Ces danseurs, ces danseuses, ne sont pas des cadavres animés et sans volonté. Ce sont des morts-VIVANTs habités d’une impérieuse envie de vivre. C’est cette pulsion viscérale qu’ils partagent avec les vivants, au travers de leur danse érotique.

Լ⑇⑈⑉ recule sous le choc de cette révélation. La sensualité d’un mort-vivant peut-elle revigorer l’envie de vivre d’une âme en peine ? Invraisemblable. Et pourtant…

Une main effleure délicatement le bras de Լ⑇⑈⑉. Une femme livide en tenue d’hôtesse se tient à ses côtés.

« Vous sentez-vous bien ? La piste de danse peut être éprouvante, même en restant au bord. »

Dans son regard laiteux, Լ⑇⑈⑉ perçoit une empathie sincère. Un frisson chaud lui traverse la poitrine.

« Oui, merci. Juste une impression de vertige. Je devais rejoindre Monsieur Sati, il me semble.

— Vous le retrouverez au bout de cette allée. Il vous attend à la table sous la statue du corbeau. Si après vous avez envie de compagnie, pour boire, discuter, ou partager un instant d’intimité, faites-moi signe. D’accord ? Mon nom est Phœne. »

Լ⑇⑈⑉ remercie Phœne et s’éloigne en rougissant. Que cette proposition est perturbante, mais qu’est-ce qu’elle est tentante.

Monsieur Sati l’accueille à sa table, un whisky à la main. Un verre de gin-tonic attend Լ⑇⑈⑉.

« J’ai l’impression que vous commencez à saisir ce qu’est le Danse Macabre.

— Je pense, même si tout cela est très troublant » répond Լ⑇⑈⑉ en trinquant avec lui « Mais je ne comprends pas pourquoi on oublie tant de choses en entrant ici. Est-ce vraiment bénéfique ? C’est comme pousser son problème sous le tapis en espérant qu’il disparaisse.

— Certes vous ne vous souvenez pas des détails, mais vous savez que quelque-chose vous attend à l’extérieur, et que vous ne pouvez l’éviter. »

La main de Լ⑇⑈⑉ se crispe douloureusement sur son verre. La sensation effroyable est tapie dans son cœur, anonyme mais pas effacée. Monsieur Sati reprend.

« Le Danse Macabre offre à son visiteur l’opportunité de souffler, de reprendre courage, en suspendant pour une nuit le poids de son épreuve. Nous l’aidons à retrouver en lui la force d’affronter le reste de sa vie. »

Լ⑇⑈⑉ prend une gorgée de gin-tonic en regardant pensivement un vivant et un mort s’éloigner dans un couloir, main dans la main. Monsieur Sati suit son regard.

« La petite mort est un des services que propose le Danse Macabre. Cela vous choque ?

— Plus maintenant » répond Լ⑇⑈⑉ en montrant la piste de danse, « Ça je l’ai compris. C’est étrange, mais tellement beau. »

Avec un sourire chaleureux, Monsieur Sati lève son verre en guise de remerciement.

Après avoir bu une nouvelle gorgée, Լ⑇⑈⑉ demande.

« Et si c’est trop dur ? Que pouvez-vous faire si l’épreuve en suspens demeure insupportable, malgré l’oubli ? »

Le visage de Monsieur Sati s’assombrit de tristesse.

« Cela arrive malheureusement. Ces visiteurs que rien n’apaise finissent par se rendre auprès de Ghoul.

— Je ne comprends pas. Qui est Ghoul ?

— Je vais vous montrer. »

Monsieur Sati se lève et guide Լ⑇⑈⑉ jusqu’à une alcôve à l’entrée décorée d’ossements. Une haute silhouette enveloppée d’un manteau indistinct y est assise sur une banquette luxueuse. Seul son visage est clairement visible. Un teint de vieil ivoire, des traits androgynes, une beauté irréelle et terrifiante.

« Ghoul accueille ceux qui ont abandonné tout espoir et leur offre l’oubli éternel. Certains partent dans une dernière extase. D’autres ont juste besoin qu’on les aide à mettre tranquillement fin à leur vie. Et ceux qui entrent ici écrasés par le dégout d’eux-mêmes se font dévorer. »

Monsieur Sati guette les réactions de Լ⑇⑈⑉ dont le regard reste fixé sur les traits tristes de Ghoul.

« C’est son seul rôle ici ? Pas de danse, de discussion ou d’instant de légèreté… juste la mort pour celui qui vient la chercher ? »

La voix de Լ⑇⑈⑉ vibre de malaise. Le ton de Monsieur Sati est triste quand il répond.

« En effet, c’est son seul rôle.

— Je vais aller lui parler alors.

— Ce geste n’est-il pas précipité ? Ne voulez-vous pas plutôt danser avec les morts, boire en leur compagnie et passer un moment de détente ? Il sera toujours temps, après, de prendre une décision aussi définitive.

— Je sais ce que je fais et ce n’est pas ce que vous pensez. Merci infiniment de m’avoir consacré tout ce temps, Monsieur Sati. »

Sans attendre, Լ⑇⑈⑉ entre dans l’alcôve et s’y assoit. Ghoul l’accueille d’une voix sombre.

« Quel destin viens-tu chercher ici ?

— Je ne désire aucun échappatoire, aussi agréable soit-il. »

La tête de Ghoul recule de surprise. Le geste n’a rien d’humain.

« Je t’ai vu parler à Sati. Tu sais quel est mon rôle. »

Լ⑇⑈⑉ se penche en avant, le regard braqué dans les yeux pourpres de Ghoul.

« Quelque chose d’affreux m’attend dehors mais pour l’instant je ne sais plus ce que c’est. Ce répit que m’offre le Danse Macabre est un cadeau merveilleux mais pour moi les véritables cadeaux sont ceux que l’on partage. Alors, Ghoul, laisse-moi te tenir compagnie et te distraire un instant de ton fardeau, s’il-te-plait. »

Sati regarde la discussion qui s’engage puis retourne s’installer à sa table. Il termine lentement son whisky en se laissant bercer par la musique.

Une fois le verre terminé, il tire de sa redingote une montre à gousset et regarde les sept aiguilles qui tournent lentement sur son cadran. Il sourit. C’est maintenant une certitude, dans quelques années Լ⑇⑈⑉ reviendra au Danse Macabre. Ce jour-là Monsieur Sati lui transmettra sa charge et enfin il pourra se reposer.

— Texte écrit en 2023

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